"Le temps Voyage vite aujourd'hui", Sandro Della Noce
Cette phrase énoncée en 1972, par R. Venturi et D. Scott Brown, dans leur ouvrage « L’enseignement de Las Vegas », résonne encore étrangement bien en 2009, presque quarante ans plus tard. Ce n’est pas un temps qui passe, mais un temps qui voyage, qui semble véhiculé et bien décidé. Le temps s’est prit au jeu du tourisme.
Dans cette sculpture, « sans titre » (stone I-Rack), réalisée en collaboration avec les Carrières de Provence, la notion de déplacement est sous-jacente.
Les pierres semblent parachutées d'un autre temps sur cette structure métallique à quatre pieds. Cet ensemble nous renvoie à des tentatives robotiques néolithiques, mêlant l’utilisation de la pierre déjà assimilée et la découverte du fer.
Une machine qui transporterait ces blocs de pierre ? Pas d’articulations, pas d’engrenages, pas de ficelles à tirer. Nous sommes plutôt face à un engin atteint d’Alzheimer qui cherche désespérément à retrouver un semblant de fonctionnalité.
Ces pattes, à orientation « Art Nouveau » tentent de nous séduire mais laissent dans la foulée son chargement en cale sèche. Ici le temps se bute à un véhicule handicapé, il est stoppé dans son élan de voyageur, rappelé à sa dure tâche, celle de nous en laisser.
D’abord un pylône déchu, puis un pylône en érection, l’exposition « Tour à Tour » de Sandro Della Noce s’est déclinée en deux temps… Une œuvre architecturale et urbaine selon les uns, futuriste selon les autres, l’œuvre de Sandro ne se laisse pas facilement mettre en case …
« Baroque, Brut, Bauhaus » : Les sculptures de Sandro Della Noce s’inscrivent dans l’Histoire de l’art mais elles ne dérogent cependant pas à leur contemporanéité.
La monumentalité des deux tours frappent d’amblée en entrant dans la galerie. La mise en scène impose un effet dramatique (baroque) mais dans un langage esthétique qui évoque d’avantage les minimalistes que le Bernin. « Tour à tour » est une exposition où deux sculptures entretiennent un lien de l’ordre de la gémellité. L’une des tours tient encore debout mais l’autre s’est écroulée. Inconsciemment, le regardeur omet l’idée que les deux formes sont distinctes et leurs invente une histoire commune. Au lieu de déambuler autour des deux rondes-bosses, le regardeur reste fiché devant les deux épisodes d’une catastrophe. On inclut naturellement une notion de mouvement et par conséquent de temps, comme face aux résultats d’une chronophotographie de la chute d’une tour.
Assemblage de la forme, de la matière et de l’espace… Les matériaux de Sandro sont peu retravaillés, pratiquement à l’état brut, comme dans le courant artistique éponyme, les matières ne sont pas nobles, (bois, corde, craie) et sont livrés aux regards tel quels. L’univers auquel semblent appartenir les éléments serait celui de l’industrie, de la machine etc… C’est dans cet environnement que l’artiste extirpe des formes que son œil détecte et qu’il réachemine vers son propre langage plastique.
Les sculptures de Sandro sont des assemblages de modules géométriques, répétitifs, déclinables, permutationels et combinatoires… Un répertoire de formes abstraites qui invite donc à toutes les interprétations. Débarrassées de la représentation les sculptures de Sandro tendent à l’universel. Son travail sur la forme et ses agencements dans l’espace, s’inscrit dans la plus pure tradition constructiviste. Les systèmes, les mécanismes des œuvres de Sandro ramènent d’amblée aux premières tentatives d’assemblage du début du siècle de Naum Gabo, Tatline et Moholo – Nagy. Plus proche de nous, Sandro les qualifie : « de sculpture en kit » ! Jeux de constructions jouissifs qui nous laissent imaginer que comme il existe en chacun de nous le souvenir du premier geste laissé sur une feuille, doit également persister notre premier « Merz bau » en lego !
Elle trône au milieu de la galerie Buy-Sellf Art Club. Elle occupe tout
l’espace, se cogne presque aux murs et au plafond. On ne voit qu’elle :
Tour à Tour de Sandro Della Noce. Une sculpture-architecture bicéphale
à géométrie rigoureuse, dont les masses porteuses, imposantes,
tranchent avec l’élan fragile de ses ailes déployées. Sur le principe d’un
artiste/une oeuvre adopté par Buy-Sellf, l’exposition ne permet pas de
découvrir de visu la variété des matériaux qu’il manipule (pierre, métal,
volige, craie, corde d’escalade, sac plastique, sangle…) ni son goût pour le
dessin aux formes moins abstraites (notamment la série à la craie Voyage
des autres). Car Sandro Della Noce est un jeune artiste talentueux. À
peine sorti de l’École supérieure des Beaux-arts de Marseille (promotion
2008), il occupe la scène : cet hiver, il participait à la 3e édition d’Artissima
à la Chambre de commerce et d’industrie ; aujourd’hui, il figure parmi
les anciens de l’ESBAM réunis à la galerie Montgrand pour une Rencontre
entre deux mondes, l’entreprise et les artistes. Mais il réserve son nouveau
binôme à Buy-Sellf Art Club, preuve de sa fidélité à une équipe
qui l’accompagne en qualité de producteur (via l’antenne de Bordeaux)
et de galerie (il participa au focus «Regard sur la jeune création»). De
là à réunir rue Consolat les deux pièces maîtresses de l’échiquier et
faire exploser les parois… C’est vrai, on aurait préféré apercevoir Tour à
Tour, fière, se dressant, massive, le long de la jetée du côté du MuCEM,
sa force intrinsèque combattant les éléments… D’ailleurs, Sandro Della
Noce ne parle-t-il pas de «totem urbain» à propos de ses sculptures ?
la Joie sèche, Anita Molinero / Juillet 2009., Sandro Della Noce
« Même le ciel n’échappe pas à l’emprise de la géométrie, car le ciel est désormais organisé par le cadre urbain, dans lequel il est vu comme un simple interstice, un découpage. L’homme est un animal géométrique », affirment Ozenfant et Jeanneret*.
L’homme comme animal géométrique est un paradoxe parfaitement applicable à Sandro Della Noce. Nous imaginons chez l’animal un instinct jamais entravé, une invention pour la survie toujours renouvelée alors que la géométrie ordonne notre espace, selon des lois et ne déroge jamais aux principes. Dans les sculptures de Sandro, l’animal dans sa puissance rencontre l’arpenteur géomètre (Pique-nique à Hanging Rock), l’épure métallique rencontre la griffe (East Tractor). For Us By Us permet au caleçon (sinon rien, nu comme « un ver ») de rencontrer la forme géométrique d’un plateau noir et glissant comme une langue parallélépipédique.
Ces sculptures sont construites avec des plans et des droites.
Les droites ne fuient pas vers un horizon, ne se prolongent pas à l’infini, contrairement à la sculpture dite de « l’écriture dans l’espace « de Picasso,Gonzalez (années 30) jusqu’à David Smith (en 50) mais se tordent et forment des angles qui ferment des espaces, délimitent des cadres, dessinent des signes et dans le cas de la sculpture intitulée Sec (2009) aboutissent à une structure « porteuse » d’elle-même ; fantasme lacanien de l’autre étant moi même, l’autre de la sculpture étant ce qui la porte, ce qui la transporte, la sculpture étant ce qui est transporté. Dans cette œuvre ont fusionné en Un Sec l’outil du déplacement et l’objet à déplacer, comme le miroir permet de fusionner, regarder et être regardé, sujet et objet. C’est peut-être pour ces raisons que les surfaces dessinées par « les bras secs et métalliques » sont vides, en quelque sorte transparentes comme du verre que seul le reflet fera exister.
Une sculpture n’a pas de titre (mai 2009), ce qui est suffisamment rare chez Sandro pour retenir notre attention. Cette sculpture est massive en panneaux découpés, elle représente un « chariot » figure fantôme des pionniers de l’Ouest américain. Sur la plateforme du chariot, des formes épaisses en bois, noires sur lesquelles sont dessinées à la craie suivant les sinuosités et le contour du support, des fleurs simplifiées, brutales. Ces formes ont l’air de petits cercueils, valeureusement transportés, fièrement redressés et joyeusement ornementés. Nous savons que dans certaines régions d’Afrique les cercueils ont une forme représentant le défunt, l’outil de sa vie par exemple la truelle pour le maçon. Quel est le défunt ? quelle fut son activité ? Cette sculpture porte dans le titre qui lui manque un deuil, macabre et ludique. La fiche technique – volige, médium, craie, métal – contient tout le plaisir d’être tenu en « haleine » par le vocabulaire des exactitudes techniques. La voltige de la volige, le medium et ses talents de divination, la craie qui crisse ailleurs dans nos souvenirs, et le métal, bras sec et inflexible. Dans la sculpture de Sandro Della Noce la fiche descriptive des matériaux devient une fiche sélective des métaphores et dans cette fiche particulièrement sont contenus les attentes et nécessités artistiques propres à son travail. Une géométrie de la voltige (la place du ciel concédé et encadré comme le dit Ozenfant), un bras inflexible et le crissement du vécu comme celui de la craie sur le tableau noir.
*A.Ozenfant et Jeanneret « formation de l’ optique moderne »