Shadowplay (1) ou l'ombre et le dessin chez Justin Sanchez, par Marine Schütz, 2010, Justin Sanchez
Éclatée en différentes pratiques - installation, dessin, vidéo - la production de Justin Sanchez se fonde en même temps sur des récurrences. Qu’elles soient formelles ou phénoménologiques (cette ambiance un peu sombre et métallique, dans une référence industrielle permanente), ces constantes construisent un phénomène de feedback, d’une pièce l’autre.
La silhouette noire apparaît comme l’une de ces dynamiques, à l’image du léger relief mural Landscapes In The Rocks (2008) qui découpe sur le fond blanc du mur où il s’expose la forme, à la fois ombre et silhouette d’un massif montagneux vu en coupe.
De la même manière, la très conceptuelle installation que compose une chaise, une lampe et un flocage noir (Sans titre, 2009) jouant sur différents niveaux de réalité met en scène une ombre projetée au sol, qui se détache de son objet pour vivre sa vie propre, fantasmagorique, libérée des lois de la physique. C’est enfin avec Buena Muerte (2007), une installation interactive qui repose sur un décor formé par la silhouette du logo-château noir des producteurs de de Walt Disney que Justin Sanchez complète cette trilogie des ombres.
Adepte de l’efficacité visuelle suggérée par la représentation de l’ombre, son dessin noir se découpant sur le fond blanc du wide white cube, Justin Sanchez rejoue en même temps le mythe du premier dessin, dans sa relation à l’ombre, tel que Pline l’Ancien l’a raconté dans son Histoire naturelle. Le premier dessin, en effet, représentant un jeune garçon parti à la guerre ne fut rien d’autre que le contour reporté sur un mur de son ombre projetée à lueur d’une chandelle par son amante, la fille du potier Dibutade de Sicyone.
La référence au premier dessin mise en jeu par l’équation que pose Justin Sanchez en mettant l’ombre au centre de sa production donne le ton de la place du dessin dans son œuvre. Dans cette économie, le dessin fait l’objet de variantes et de recherches exploratoires. De fait, les techniques traditionnelles (l’encre de Chine dans le dessin Les autres, 2009) côtoient le dessin digital quand les échelles et les supports se répondent. Dessinant en sculpteur, à la recherche du déploiement spatial, il a fait sienne la technique du walldrawing à l’occasion notamment du projet in situ la maison (2009). Cette œuvre qui donne à voir les éléments plastiques à détacher et à assembler pour constituer une maison en kit (en jouet) joue sur le ressort du monde des possibles, sur la projection. Ainsi la maison se place en un écho direct à l’essence du dessin, Vasari, ne qualifiait-il pas le dessin de « père des autres arts »? Ce faisant, il avait dès le XVIème siècle mis à jour la dimension prospective du dessin que résume le terme de disegno (dessein).
Image mécanique, (2009) prolonge cette quête toute postmoderne des différentes pratiques du dessin. Réalisant son œuvre à la pierre noire, Justin Sanchez s’attache à un travail descriptif, reproduisant l’image d’un atelier ou d’un entrepôt, interrogeant les modalités figuratives du dessin, sa capacité à faire image, à produire du sens.
In fine, à cette approche totale du dessin, à cette recherche graphique, s’ajoute enfin, une pratique du dessin hors du papier. Animées par une pensée graphique, les constructions en volume de Justin Sanchez reposent sur des principes architectoniques qui mettent en valeur la ligne, cet élément premier, élémentaire du dessin, constituant ainsi du dessin en relief à l’image de la sculpture Agua azul (2009), ce mobilier dysfonctionnel qui se présente comme une célébration de la ligne dans l’espace.
Le processus d’accrochage, en contrepoint, se voit lui-même comme mis à l’épreuve de ce mode graphique et linéaire qui sous-tend l’ensemble de l’œuvre. Travaillant à partir d’unités (les œuvres) comme un dessinateur userait du point, du plan, de la ligne, Justin Sanchez utilise l’espace de la galerie, comme une page blanche, mettant en abîme les différentes strates graphiques de son travail, comme pour mieux réaffirmer, par le dessin, cet outil de maîtrise, un semblant de contrôle sur les choses.
Marine Schütz
Elle est chargée d’études et de recherche au sein du domaines de recherche « Archives de l’art de la période contemporaine »(INHA, Paris) et poursuit une thèse sur le dessin et le pop art.
(1) Titre de Joy division de 1979 dans lequel Ian Curtis métaphorise l’ombre comme lieu de la vérité.
A la galerie de la Friche la Belle de Mai, Astérides propose de repenser le partage conventionnel du travail entre l´artiste et le critique-commissaire. Depuis novembre 2008, l´association présente des expositions comme des rencontres collaboratives entre artistes et critiques. Ainsi, l´exposition L´autre réunit un plasticien : Justin Sanchez, un écrivain : Yannick Liron, un critique -commissaire d´exposition- : Cédric Schönwald et une actrice de l´organisation du monde artistique contemporain : Cristelle Alin.
L´une des premières œuvres de l´exposition est une innocente petite piscine, d´aspect bon marché, en plastique coloré, remplie maladroitement, (car quelques gouttes salissent le sol et ses rebords gonflables) d´un pur pétrole noir. Un peu plus loin, dans un recoin, des chaînes et des anti-vols vaporisés par des bombes de couleur doré métallique, sont accrochés au mur sur d´agressives et proéminentes tiges de métal. En face, les tiroirs d´une coiffeuse laissent apparaître les chaînes comme autant de colifichets, de bijoux étalés en dessous d´une glace, un miroir attirant repoussant, reflétant notre image. Le titre de ces œuvres « Grigri » nous ouvre à une pluralité d´interprétations. Une frise de montagne noire orne la paroi du fond de la salle, elle est constituée à partir de magazines déchirés, plus précisément à partir de la couverture noire des InrocKuptibles. En hauteur, un tableau d´affichage recouvert de post-its noirs auquel est rattaché un fil électrique noir qui aboutit à une ampoule remplie d´encre de chine. Au centre, sur deux piquets à la pointe aiguisée dirigée vers le ciel, sont empalés des papiers bleus sur lesquels sont reproduit le texte de Samuel Cordier La mesure du bleu du ciel, des images de ciels et de paysages. Lorsque, selon les indications le spectateur s´empare de l´un de ces flyers, le piquet tangue.
Dans cet environnement la tension est présente, la menace constante, une impression renforcée par la couleur noire semble constituer une des constantes formelles des installations de Justin Sanchez. Petit à petit l´on comprend que l´exposition l´Autre est composée de la même manière que le livre de Yannick Liron l´effet fantôme. En imprimerie, « l´effet fantôme » nomme ce qui est parfois provoqué par la transparence du papier lorsque les pages se superposent. L´exposition comme le livre se déchiffrent par bribes et les deux sont constitués de sept entrées : -la nuit -le jardin -la maison -les lumières -le ciel -les fenêtres -les ombres. L´exposition nous offre en sus -les pieds ; une vidéo évoquant la collaboration de l´auteur et de l´artistes et un feuillet volant intitulé -prière d´insérer réalisé par Yannick Liron et Christelle Alin, distribué lors du vernissage.*
La nuit est le premier de ces chapitres, il se situe autour du bureau d´accueil. Des adresses de sites internets concernant différentes nuits à travers le monde sont listées, accrochées sur des bouts de papier suggérant de possibles entrées. Ici comme dans l´effet fantôme, il nous est proposé une succession d´énoncés, des références mentales provoquant l´ubiquité d´un quotidien virtuel qui se construit pourtant à partir du réel. La nuit est là, constamment présente accessible partout et en même temps. Les ombres est un chapitre aux entrées encore plus discrètes, à peine visibles, il nous faut découvrir cette œuvre située entre le bureau d´accueil et la salle d´exposition proprement dite.
Cette exposition possède de nombreux niveaux de lectures à découvrir, elle offre de multiples pistes; réelles, possibles ou imaginaires. C´est dans les infimes détails des œuvres que l´on découvre la tangibilité agissante d´une réalité fictionnelle partout présente. Par exemple, au milieu de la salle d´exposition une montagne de sacs poubelles noirs composent en contrepoint un paysage en résonance avec la chaîne alpine des magazines culturels du fond de la salle. Les sacs de poubelles sont noirs mais d´un noir total allant jusque dans l´attache normalement rouge qui a été repeinte. Là le rebut est sous contrôle, loin d´être les ordures ordinaires d´une à deux semaines de travail en atelier, il s´agit de poubelles savamment agencées, remplies de matériaux sélectionnés ayant servi à la confection de l´exposition, énumérés d´ailleurs dans la légende de cette œuvre.
C´est précisément cette main mise sur le réel qui provoque une transversalité de lectures permettant le passage entre réel et imaginaire. Ce passage s´opère également inversement de l´imaginaire au réel, toujours grâce aux détails. La goutte de pétrole négligemment renversée au bord de la piscine brise la présence envoûtante et réflexive du noir profond, elle salit, nous atteint dans la réalité de notre instant présent nous tirant de la fascination qu´exerce la beauté de cette matière première. De même que la quantité de post-it tombés par terre est savamment dosée, leur présence provoque une autre lisibilité du tableau d´affichage, brouille les références ouvre à d´autres pistes.
Dans cette exposition, les histoires s´imbriquent les unes dans les autres, il n´y a pas d´écart clair entre la réalité et la fiction. L´artiste et ses collaborateurs conjuguent les trois registres définit par Lacan : Réel, Symbolique et Imaginaire (RSI) et confère ainsi une dimension d´hyper réalité aux concepts proposés. Le spectateur éprouve l´effet de réel, mais en passant par des chemins de fiction, c´est-à-dire de manière décalée dans le temps. Le travail de la fiction est créé par un retour sur le réel, grâce au temps celui-ci s´en trouve ainsi court-circuité. Pourtant, il réapparaît surgissant par bribes, par fragments au fur et à mesure des découvertes du spectateur qui le reconstruit, en lui conférant une continuité. Ici, l´imaginaire devient réel et la fiction dit le monde.
L´exposition très homogène est menée à bien avec maîtrise, Justin Sanchez adopte l´attitude des grands dandys qui gèrent les moindres détails, contrôlent chacun de leur gestes afin de donner une impression de spontanéité désabusée. Ses collaborateurs renforcent encore cet effet de construction extrêmement contrôlé. Pas de fausses notes, tout semble évident, presque trop naturel pour que cela ne cache pas quelque chose. C´est au spectateur de mener l´enquête dans cet univers où la maison est tout à reconstruire car livrée en kit plastifié (du moins les ornements) où le jardin est à réinventer à partir des ouï-dire autour du flamboiement du vert. Les pistes données loin d´être des red herrings, sont proches de jeux mentaux paranoïaques renvoyant à une quantité de scénarios possibles.
A l´entrée une petite chaise d´enfant fait face à une lampe noire menaçante, derrière elle, peinte par terre, une ombre noire en forme de diable. Cette œuvre évoquant la mise à l´aveu semble être une métaphore de cette recherche du réel qui ramène à la fiction. En effet les bourreaux exigent une vérité dont souvent la victime ne sait rien mais qu´elle invente sous la torture, les tortionnaires ainsi ne se sentent pas coupables. La vérité devient mensonge organisé, parce que trop forcée, un paradoxe que fait ressortir cette exposition. Ici le contrôle permanent sur la fiction lui confère une qualité de réalité. Le réel a en effet un statut particulier, il est insaisissable, l´exposition nous le rappelle. Nous passons notre quotidien dans un état permanent d´illusion, toujours à la recherche d´un éclair de tangibilité de luci-dité. Le réel finalement ne se livre jamais totalement, seulement sous forme d´histoires.
La proposition du critique pour mettre en perspective l´artiste, redouble plus que dédouble la proposition de l´artiste. « L´autre n´est pas une exposition sur la figure du double, ni humanitaire, ni rimbaldienne mais l´invitation qu´un critique d´art fait à un artiste de tenter de sortir de ses procédures habituelles de travail pour les besoins d´une exposition », d´où le sous-titre de l´exposition : « Une proposition de Cédric Shönwald avec Justin Sanchez et Justin Sanchez ».
Le critique-commissaire et les autres intervenants réunis autour de Sanchez qui sont à la naissance de ce projet ont cherché à créer « une tentative d´échappée » à la mise en vue classique. Ici, le travail de l´artiste, du commissaire et de l´auteur débouche sur une belle exposition, toutefois l´ouverture recherchée ne transparaît pas, la position contrôlée de l´artiste est consolidée plutôt que chamboulée par l´Autre.
Une exposition à voir et à revoir.
* une page construite sur sept sections de fantômes zéros, température variable, lumière ambiante, densité incontrôlable, son aléatoire, déplacement discrétionnaire, espace conditionnel et perception singulière.
Françoise Rod
L’autre, c’est moi, Mnq pour Ventilo, juin 2010, Justin Sanchez
Cette intense exposition (organisée par Astérides avec la participation de Christelle Alin) développe une invitation du critique Cédric Schönwald, qui, lors de quatre mois d’échanges auprès de l’artiste Justin Sanchez, a permis un écho avec les écrits poétiques de Yannick Liron. Articulant des expérimentations autour de plusieurs intitulés de chapitres, les installations évoquant des charades, se parent souvent d’un noir profond, perturbent par leur variété tout en s’intégrant dans un espace où cohérence et mystère opèrent. Un bras défie l’équilibre d’une lampe, une chaise d’enfant tourne le dos à une ombre cauchemardesque… D’un genre inclassable, mais tout à fait conseillé !
MNQ