Précisément bricolés, Niclas Fourgeaud, édition Astérides, 2010, Jeremy Laffon
Le point de vue subjectif au cinéma consiste en la représentation du point de vue d’un personnage : la caméra est installée « littéralement » à la place du personnage. Des effets de distorsion dus à la focale adoptée ou des filtres peuvent parfois venir accentuer la représentation de la subjectivité du point de vue. Plutôt que de travailler sur cette subjectivité dramatique, plusieurs des vidéos de Jérémy Laffon sont le résultat d’un dispositif dans lequel la caméra n’est plus que le vecteur d’un point de vue approximatif - une sorte de radicalisation du point de vue subjectif. Ici, pas de personnage à l’écran, ou de manière très accidentelle. Dans "Visite Guidée #1 (Alea)", l’artiste emballe soigneusement une caméra dans laquelle il va shooter pendant une demi-heure, tout en déambulant dans les ruines d’une abbaye. Les choses et événements qui apparaissent dans le champ sont enregistrés, le point de vue au ras du sol et les mouvements assez indéterminés de la caméra ne laissant voir l’environnement que de manière limitée.
Dans une visite guidée, le plus souvent, un guide indexe des objets publiquement accessibles ou partageables en vue de les rendre intelligibles par un discours à une audience. Avec quelques adaptations, un film peut parfaitement remplir ce rôle. Simplement, pour cela, il faut que certains impératifs de la représentation filmique standard soient respectés : stabilité du cadre, focalisation sur des objets spécifiques, montage didactique, etc. Les "visites guidées" de Jérémy Laffon transgressent tous ces impératifs d’accessibilité, d’informativité ou d’intelligibilité.
On pourrait décrire ces visites comme des actions de performance destinées à l’enregistrement [1], celui-ci étant réalisé avec une « caméra embarquée » [2]. Selon les versions, l’artiste décide ou non de valoriser le dispositif technique qui permet à la caméra d’être déplacée. Ainsi dans "Visite Guidée # 2.0 (ilinx)" (2009), des plans en inserts dévoilent la canne à pêche et le moulinet qui permettent à la caméra de grimper le long des murailles de la cathédrale d’Albi.
Douglas Huebler, dans une Duration piece fameuse, s’impose de prendre dix photographies dans Central Park en tournant à chaque fois l’appareil dans la direction d’où surviendraient des chants d’oiseaux. L’œuvre finale est composée des photographies réalisées et de l’énoncé des contraintes qui ont guidé leur réalisation. Dans les vidéos de Jérémy Laffon, les contraintes sont parfois données à comprendre par la pièce elle-même. Mais lorsque c’est le simple produit de la captation qui est favorisé ("Visite Guidée # 2.1 (ilinx)", 2009), on frôle des résultats dignes d’un certain cinéma expérimental historique. Loin de vouloir atteindre à une très hypothétique abstraction cinématographique ou vidéographique, le travail effectué ici n’est compréhensible que si l’on mobilise le cadre exploité par l’artiste, soit la visite guidée. Il serait sans doute assez hilarant de comparer ces oeuvres bricolées avec certains films de Stan Brakhage par exemple, tant les intentions artistiques divergent malgré quelques ressemblances formelles.
Jérémy Laffon veut jouer et opérer à petite échelle, avec des moyens réduits et précaires. Se contraindre, cela équivaut pour lui à réaliser la traversée de Pékin en faisant rebondir sans discontinuer une balle de ping- pong sur une raquette, et ce, à pied, en taxi, etc. Par tous les temps, sous les regards parfois questionneurs des passants ("Ping Pong Master Player", 2007). Se contraindre, c’est encore réaliser des pompes en claquant des mains jusqu’à épuisement pour ne finalement conserver qu’une séquence de quelques secondes durant laquelle l’artiste semble applaudir, ou s’escrimer à rendre vraisemblable un déplacement en tapis volant (vidéos de la série "Exercices", 2010, en cours [3]). Cette mise en scène de soi s’inscrit dans une exploitation du burlesque (de cabaret et de cinéma) par les arts contemporains. Vient s’y adjoindre la quasi-tradition du film d’atelier [4] – il suffirait de citer les films de Bruce Nauman. Comme ce dernier, Jérémy Laffon réalise des séries de gestes simples voire répétitifs ou épuisants devant la caméra. Il fait éclater des pastèques (Suicide d’une pastèque, 2010, travail en cours) ou enregistre les effets du vent sur les outils accrochés au mur de son atelier ("Symphony #2", 2010).
Les situations mises en place par l’artiste sont souvent propices à tester ses limites : il décide d’une action et la réalise sans nécessairement posséder toutes les qualités requises pour l’effectuer, à la manière d’un « amateur ».
Dans "Bilan de compétences", une vidéo composée de trois séquences, l’artiste truque l’enregistrement de ses actions, pour nous donner à voir des résultats physiquement irréalisables : on le voit entre autre jeter en l’air une lourde pierre qui, par des effets de cut volontairement surjoués, semble se stabiliser dans les airs. Ailleurs, c’est un carton qui subit le même sort, ou le corps de l’artiste saisi au moment où, s’étant arraché du sol, il semble flotter dans les airs... Par un montage serré, Jérémy Laffon contracte toute une série d’actions en un résultat qui semble avoir été obtenu grâce à la technique image par image. Celle-ci, fréquente dans le cinéma d’animation, consiste à photographier au coup par coup des objets que l’on déplace entre chaque prise, en vue de réussir à donner une impression de mouvement. Toutes les actions intermédiaires sont exclues du champ de la représentation. L’artiste fait l’amateur et l’amateur regarde l’artiste avec une certaine distance [5]. Loin de fétichiser le processus artistique, Jérémy Laffon rend au contraire accessible la dimension précisément bricolée de son travail, mais sans jamais renoncer à produire des objets.
Les "Rythmes cardio-moteurs" (2006) permettent de revenir sur la fonction de la performance dans le travail de Jérémy Laffon [6]. Lors d’un voyage en Chine, l’artiste achète plusieurs carnets, et, à l’occasion d’un déplacement en pousse-pousse, il entreprend de tracer des lignes au crayon sur les pages du carnet grand ouvert. La forme de la ligne se trouve déterminée par les secousses du véhicule. L’action est répétée à plusieurs reprises. Elle donne lieu à une vidéo dans laquelle on le voit réaliser cette ligne, en situation. De plus, les carnets sont transformés en objets autonomes et exposables. En somme, la performance fait explicitement partie du processus de construction des pièces et celles-ci rendent compte de cette performance. Mais elles ne se restreignent pas à une fonction simplement documentaire : elles ne jouent pas le rôle de « traces ».
De leur côté, les carnets, à moins de vouloir en fournir une lecture strictement empiriste, ne fonctionnent que si l’on peut mobiliser des informations sur leur contexte et les modalités de leur production. Bien entendu, il ne faut absolument pas relativiser les situations performées : elles ne sont jamais simples, et leur réalisation est importante. Mais l’œuvre se joue moins dans le moment de la performance, que dans la captation de celles-ci et dans la possibilité pour certains objets produits à cette occasion de devenir autonomes. On pourrait presque classer les pièces de "Productivity, Run Away !" (2009) dans cette dernière catégorie : des blocs de savon, mis sous un robinet, sont sculptés par une goutte d’eau qui progressivement les déforme. Une décision met fin au processus. Mais c’est l’objet au final qui subsiste, éclairé par le récit de sa production.
Du corpus de Jérémy Laffon, on pourrait encore retenir tout un ensemble de dessins réalisés au pastel gras sur des feuilles d’annuaire téléphonique, et ponctués de mots ou d’énoncés ("Petit glossaire d’images mentales"), ou les interventions in situ et a minima réalisées à Albi lors d’une résidence, ("Funky Juice", 2009) [7]. On pourrait explorer aussi la manière dont le ping-pong et son iconographie se disséminent dans la série "De main en main" [8] : l’artiste surajoute discrètement une raquette et/ou une/des balles de ping-pong dans des « peintures » achetées sur le marché aux puces. Tout y passe : scène maritime ; une bergère bretonne qui mène paître ses moutons ; groupe mythologique ; scène domestique... Ces travaux pourraient être rapprochés, par certains aspects, du travail de Julius Koller.
Bien que se réclamant du paradigme du bricolage, la particularité et la complexité de la pratique de Jérémy Laffon semblent se loger avant tout dans le passage de l’action à la chose : plutôt un point de vue sur la performance, alors.
[1] Ce qui en fait une oeuvre autonome, indépendante du here and now du moment performantiel.
[2] Dans les trois « visites guidées », la caméra est accrochée à trois ballons fixés au fil d’une canne à pêche.
[3] Cette série compte une dizaine de vidéos, chacune étant diffusée sur un écran autonome. Après montage, les actions réalisées par l’artiste ne durent plus que quelques secondes.
[4] Le film d’atelier est lui aussi, entre autre, le produit d’une action performantielle destinée à être fixée sur un support.
[5] Nauman portait déjà un regard assez ironique sur l’artiste au travail dans ses films d’atelier.
[6] Bien que certaines performances comme Bureau de change, l’artisan monnayeur (2005) ne trouvent qu’une seule occurrence et ne soit documentées que par des photographies.
[7] Des traces de peinture orange dans des flaques se trouvant sur le chemin d’une école. Résidence au centre d’art Le LAIT, 2009.
[8] En collaboration avec Jérémie Setton
[9] Julius Koller, artiste né en Slovénie (1939-2007). La raquette de ping-pong est un élément récurrent dans son travail (voir le cycle «U.F.O»). Les contextes politiques des deux artistes sont évidemment largement différents.
Pneumonoultramicroscopicsilicovolcanoconiosis ¹, Luc Jeand’heur, 2010, Jeremy Laffon
" Enfin, il s'est donc absenté, le vieux maître sorcier ! Et maintenant c'est à moi aussi de commander à ses Esprits ; j'ai observé ses paroles et ses œuvres, j'ai retenu sa formule, et, avec de la force d'esprit, moi aussi je ferai des miracles. " ²
L'apprenti sorcier se réserve le droit de prendre la place vacante, plus qu'un personnage de faire-valoir, un Master Player en manœuvre. Le désordre apparaît comme une esthétique qui rebondit comme une balle, une morale buissonnière, un esprit plastique malléable comme du chewing-gum³, souvent ludique et inframince alors. Il se donne à suivre les règles de dérive d'un paralogisme singulier, il œuvre suivant les principes d'une forme de " désœuvrement ". L'acte artistique place le dérisoire sur un mode mythologique. Les actions se compilent en chroniques du gai savoir, des petits pans du quotidien futiles mais toujours jouissibles. Happening et happyning. Le glissement, va et devient, le Ping et le Pong de sa cosmologie, fait que l'apprenti sorcier est perdu dans un univers qui le dépasse et dans le même temps, l'apprenti sorcier cherche à dépasser son expérience de cet univers pour le perdre. La vie et l'art, dit-on. Réconcilier la vie et l'art a quelque chose d'aussi totalitaire que la réalité. Etre fantaisiste y est un principe d'individuation. La démarche artistique altère l'espace de la représentation pour inventer des passages et des mots de passe. Plus personne ne règne en maître, va-et-vient le temps du Master Player. Travailler ne signifie pas exploiter le réel mais composer animer avec une guérilla poétique du domestique, du familier, du machinal, du coutumier, une mise à l'épreuve des usages soumis à l'inanité de sens et de forces du quotidien. Le mouvement perpétuel (des objets, des machines à voir, des concepts, des supports, des formats) est le véritable pouvoir de l'apprenti sorcier, comme dédale de pensée et comme canon esthétique. Une culture performative. Une mécanique qui n'est pas toujours contrôlée et mesurable, car si le jeu (son Dada) est toujours possible, cela signifie que le jeu du je l'est de fait, et le jeu du jeu également, et qu'alors il finit par être dép(l)assé. Et le jeu du jeu du jeu...
¹ Oxford English Dictionary : "a factitious word alleged to mean 'a lung disease caused by the inhalation of very fine silica dust, causing inflammation in the lungs.' " C'est le nom anglais d'une pathologie des poumons mais un mot factice inventé et défini dans le seul but de battre le mot le plus long. Il résonne comme une formule magique.
² Goethe traduit par Henri Blaze, 1863
³ Autrefois dérivé du latex, peut améliorer la concentration et la bonne humeur de celui qui le mâche et consommé en trop grande quantité possède un effet laxatif
Les actions de Jérémy Laffon sont les symptômes d'une société dans laquelle le réel est asservi aux questions de sens et d'utilité. Elles sont réalisées dans l'espace public pour la grande majorité et sans invitation officielle. Les principes sont simples : Jérémy agit dans des contextes variés, de grands passages, souvent neutres où les problématiques artistiques et esthétiques ont disparu. Aussi, durant sa résidence à la cité scolaire Bellevue à Albi, il a teinté des flaques d'eau avec de la peinture orange [1], lancé des fumigènes dans un couloir du lycée alors que les élèves étaient en cours. [2] Avant ce temps de résidence, en « ping pong master player », il a erré dans les loges d'une salle de concert et fait rebondir, jusqu'à plus faim, une balle de ping-pong sur tous les ustensiles possibles. [3] Il encombre également les tapis roulants dans le métro d'oranges ou de bouteilles plastiques. [4]
Que revendiquent ces actions ? Assurément le lien indéfectible entre l'art et la vie, la mise en avant de l'anecdotique, la réhabilitation du futile au royaume du tout utilitaire : gageure dévolue à la poésie et manifeste politique quotidien. Devenu bizarrerie, curiosité dans un monde mercantile, le futile est nécessaire. Car il pointe et défait les mécanismes de la routine et les comportements normés. Les actions de Jérémy sont des remèdes anti-normatifs qui tentent une déconstruction lente et poétique de l'usage. Ces actions sont des gestes anti-spectaculaires qui travaillent sur le réel. Parce qu'il perturbe l'ordre des choses et rehausse certains détails taxés de futiles, Jérémy accompagne de ses vœux le pas de côté pour lever doucement le voile posé sur la réalité : regard toujours singulier sur le réel. Richesse absolue qui échappe à l'évaluation.
Ces actions sont menées au milieu de passants, d'observateurs incrédules ou de spectateurs passifs, qui au mieux en font une lecture littérale et immédiate ou, au pire, ne les repèrent pas. Une flaque d'eau n'est orange que si une substance y a été versée. Oranges ou bouteilles plastiques en nombre ne s'agglutinent pas spontanément au bout d'un tapis roulant. Quelqu'un y est pour quelque chose. Or aujourd'hui, toute action non spectaculaire et non médiatisée dans l'espace public ne suscite peu ou presque plus d'intérêt. Sinon un intérêt hostile comme ce fut le cas après « funky pong terrorism » à la cité scolaire Bellevue, où l'évacuation logique des couloirs enfumés a laissé la place à des emportements violents. L'artiste a écopé d'un avertissement pour une soi-disant « performance », elle-même encadrée de guillemets dans le texte.
De ces actions, des traces manifestent en silence : des rendus d'action stylisés non documentaires. Ces actions sont supports d'expérimentations. Elles sont aussi prétextes à une expérience esthétique, à la fois pour l'éventuel témoin et pour l'artiste. L'action est une méthode, un moyen et un support de travail. L'action est la démarche artistique qui permet la réalisation matérielle d'œuvres présentées dans le circuit du monde de l'art. Les traces – photos et vidéos – sont plastiques, visuelles, inscrites dans une esthétique quasi picturale. Présentées dans des lieux d'art, elles prolongent l'action sans doute peu remarquée dans son contexte et invalident la démarche de l'artiste pour qui action et trace sont liées. Une action qui essaie de continuer à faire son œuvre auprès d'un autre public.
Les traces sont conçues ou comme des citations d'une histoire passée ou comme des instantanés. Il y a là une mise en abyme qui ne fonctionne pas pour tout mais qui gagne à être explorée, travaillée dans le choix des supports et des formats.
Agir partout ou presque est jouissif et témoigne d'une position. En conserver des traces correspond à la continuité logique d'un travail plastique mais répond immanquablement aux besoins d'un monde de l'art matérialiste, moins amateur d'expériences pures.
Jérémy place son attention et la déplace selon les contextes, les environnements. L'importance et l'utilité de ses actions pointent la norme, déconstruisent l'usage et s'appuient, pour cela, sur l'esthétique comme expérience.
[1] Funky Juice on a way of an Unfunky Youth, photos, 2009
[2] Funky Pong Terrorism, action, 2008. Utilisation de fumigènes réalisés avec des balles de ping-pong et de l'aluminium
[3] Backstage, vidéo, 2008
[4] Symphonie #1 opus 9 & 13, vidéo (3'40 & 2'30), 2005
Si Jérémy Laffon s'inscrit effectivement dans la classe des inclassables, ce n'est pas par réponse à cette attente d'une norme "esthétique du divers" (Paul Ardenne) mais tout simplement car son travail s'inscrit honnêtement dans un système fondé sur la transversalité et l'interconnexion qui lui est propre. Il met en jeu des modes opératoires non linéaires qui lui confèrent de multiples statuts : de l'acteur au magicien, du peintre au vidéaste, du joueur au poète, de l'oisif au laborieux, du collectionneur , du flâneur à l'artiste. Il cultive le jeu et se donne la liberté de faire comme gymnastique conceptuelle. L'ensemble prend la forme d'une oeuvre buissonnière qui suit sous forme de divagation plusieurs lignes d'idées qui forment un réseau ouvert envisageant d'une manière généreuse un certain réenchantement du monde par l'art.
Lors d'un voyage en Chine réalisé ces dernières années, Jérémy Laffon s'est découvert un double performatif sous la figure d'un pongiste en manchettes à tendance obsessionnel, le Ping Pong Master Player (PPMP). A la manière d'un héros de conte de fées occidental, Jérémy revient à la maison avec un attribut magique qui va lui permettre d'ouvrir une nouvelle route. Il s'agit pour lors d'une raquette et de balles jaunes. L'aspect initiatique du voyage en Asie (l'ébauche des routes tracées dans les années 60) ouvre la possibilité d'être non seulement le fameux Autre, mais aussi autre. Le PPMP se déplace et se fait transporter à travers divers paysages et lieux d'une ville chinoise. Son action consiste en deux choses : se déplacer et faire rebondir la balle sur la raquette en prenant garde à la chute. Le PPMP semble partager dans sa quête d'habilité le Ping et le Pong avec les autochtones. En réalité, il joue tout seul. Il ne partage que sa seule présence, ce qui fait toujours de lui un touriste absolu, abracadabrant et jongleur. Se perdre volontairement semble être alors le seul voyage qui vaille la peine. Via ces tribulations en Chine, le déplacement apparaît comme un des moteurs du travail de Jérémy. L'exploration d'une terre inconnue au bord du réel. Pour revenir sur la notion d'expérience suivant une approche dite diachronique, un décryptage étymologique abonde dans ce sens : ex-per-entia signifie "provenir de" et "aller au travers". Le résultat est de la post-production, du montage. Il est surtout question de rebond. Le ping-pong devient une pratique de l'art et par rebond, l'art devient un terrain de jeu. Il y a donc dans le travail de Jérémy une invasion du réel par le jeu, à la fois au sens ludique et dans celui où plus rien ne semble coller à la perfection.
La question du jeu de rôle, notamment du rôle de l'artiste amène Jérémy à penser le jeu et à penser à partir du jeu. A travers la métaphore du sport, avec le PPMP, personnage du pongiste en manchettes polarisé, se réalise en pratique amateur une forme d'oisiveté et un art de vivre. La thématique "art et sport" n'est pas réellement importante. On n'a pas affaire à un sportif refoulé. Ce qui compte est d'envisager le sport comme une chose de la vie courante. On ne s'embarrasse pas véritablement de la virtuosité, de cette question du talent de MVP ("Most Valuable Player"). La beauté du geste est ailleurs. Le but du jeu est de se mesurer au réel (seule compétition envisagée) et à tous les terrains de jeu qu'offre l'art et que peut s'offrir l'art. Le Ping Pong sera sauvage. Une activité libre, séparée, improductive et fictive. Un "free ride" pour reprendre un anglicisme de sport de glisse.
Le personnage navigue en fonction des situations d'un jeu de rôle de héros burlesque à celui de touche-à-tout. (Ping Pong Master Player, Bilan de compétences, PPMP (Love story), De main en main, Backstage...).
A travers ses performances et ses vidéos, Jérémy se montre sous cette forme métisse qui ne correspond ni à un autoportrait ni à une autoreprésentation.
La performance utilise le corps comme objet de l'expérience et du face-à-face. Le corps est réactivé dans une fonction qui paraît normale (je flâne donc je suis). Il est à la fois le lieu, le vecteur et l'objet de l'expérience mais également le sujet de l'aventure. Le corps est le véhicule.
Pour la performance Backstage, le terrain choisi est anti-spectaculaire. L'anti-chambre de la scène. Jérémy se positionne à la fois dans et en marge. Une stratégie de l'évitement : n°25, "voler les poutres, échanger les piliers, sans que la maison ne bouge". Dans le champ et hors de la vue. Le Ping Pong Master Player zone dans l'espace de repos d'une salle de concert.
Les temps morts des performances scéniques. Jérémy fait le choix de cette scène off pour Backstage. L'ensemble est retransmis en direct. Suivront probablement les produits dérivés : clips, disques... Backstages de Backstage. Une fois sur le plateau (Backstage), on se livre à une divagation recherchée. C'est réaliser l'union entre le réel de l'expérience (sensible) et l'irrationnel de la situation (détournement fonctionnel absurde). Entièrement dévoué à son jeu de rôle, il s'empare de tous ce qui tombe sous sa main pour en faire une raquette. Il teste le potentiel performatif d'instrument pongiste et musical au milieu des allés, haltes et venues des autres participants du festival. Chaque objet répond, par sa manipulation et son bruit, à la sollicitation du PPMP.
Si dans le jeu, on joue à être quelqu'un d'autre, les choses jouent également à être autre chose. Le temps lui-même n'y résiste pas. La modalité du jeu pervertit chaque objet ce qui oblige le joueur à déterminer son usage d'occasion et l'alchimie de son détournement. Backstage est une représentation de "nous sommes obligés de voler la fonction des choses". Le détournement met en jeu une question existentielle de bousculer les rituels du quotidien (la sainte trinité métro-boulot-bistrot). On pourrait dire : à l'abordage !
Un aphorismes tiré de mon poème Vanité aux puces dit : "la jeunesse d'aujourd'hui aime les mauvais joueurs car elle déteste ceux qui prennent le jeu à la légère". Une vie de tous les jours, avec son paysage d'habitudes, peut paraître difficile à traduire en moments signifiants.
Si la règle du jeu inventée par Jérémy implique de se disperser au risque de ne pouvoir être situé, le récit de l'art qu'elle propose avec le jeu en origine et en point de mire, composé de fragments et d'astuces, se fonde sur le rythme du pouls du monde. Comme pour se redonner une existence quotidienne enrichie en expériences. Peut-être est-ce ainsi que l'on comprend ce qui manque. Le foisonnement est bien là. Le scénario unique n'existe pas. En étant mobile soi-même, on peut comprendre et aller plus loin : entrer en résonance. Ainsi on peut dire à chaque instant : ce n'est pas la fin.
Luc Jeand'heur, 2008, Jeremy Laffon
Les grilles de compréhension de l'art contemporain qui permettent de penser/classer ont depuis le siècle passé une logique récursive et tautologique qui permet d'absorber l'ensemble de la création. La post-modernité est sans conteste une forme déhiérarchisée qui prend en compte tous les cas de figures. Une des catégories récentes est celle de l'artiste polymorphe. Si Jérémy Laffon s'inscrit effectivement dans la classe des inclassables, ce n'est pas par réponse à cette attente d'une norme « esthétique du divers » (Paul Ardenne) mais tout simplement car son travail s'inscrit honnêtement dans un système fondé sur la transversalité et l'interconnexion qui lui est propre. Il met en jeu des modes opératoires non linéaires qui lui confèrent de multiples statuts : de l'acteur au magicien, du peintre au vidéaste, du joueur au poète, de l'oisif au laborieux, du collectionneur , du flâneur à l'artiste. Il cultive le jeu et se donne la liberté de faire comme gymnastique conceptuelle. L'ensemble prend la forme d'une oeuvre buissonnière qui suit sous forme de divagation plusieurs lignes d'idées qui forment un réseau ouvert qui envisage d'une manière généreuse un certain réenchantement du monde par l'art.
« Il évoque une activité sans contrainte, mais aussi sans conséquence sur la vie réelle. Il s'oppose au sérieux et se voit ainsi qualifié de frivole. Il s'oppose d'autre part au travail comme le temps perdu au temps bien employé. En effet, le jeu ne produit rien: ni bien ni oeuvres. Il est essentiellement stérile. A chaque nouvelle partie, et joueraient-ils toute leur vie, les joueurs se retrouvent à zéro et dans le mêmes conditions qu'au premier début. » [1]
ligne ABC : double-salade
Lors d'un voyage en Chine réalisé ces dernières années, Jérémy Laffon s'est découvert un double performatif sous la figure d'un pongiste en manchettes à tendance obsessionnel, le Ping Pong Master Player (PPMP). A la manière d'un héros de conte de fées occidental, Jérémy revient à la maison avec un attribut magique qui va lui permettre d'ouvrir une nouvelle route. Un rebond artistique après le retour, une fuite de lui-même coïncidant avec une recherche de lui-même. Il s'agit pour lors d'une raquette et de balles oranges. L'aspect initiatique du voyage en Asie (l'ébauche des routes tracées dans les années 60) ouvre la possibilité d'être non seulement le fameux Autre, mais aussi autre. Le PPMP se déplace et se fait transporter à travers divers paysages et lieux d'une ville chinoise. Son action consiste en deux choses : se déplacer et faire rebondir une balle de ping pong sur une raquette en prenant garde à la chute. Le PPMP semble partager dans sa quête d'habilité le Ping et le Pong avec les autochtones. En réalité, il joue tout seul. Il ne partage que sa seule présence, ce qui fait toujours de lui un touriste, abracadabrant et jongleur.
« Chacun de nous jouit moins d'une identité stable que d'une série d'identifications par lesquelles il exprime les diverses possibilités le caractérisant. Mais obnubilé par la logique de l'identité, celle du sujet rationnel ou du citoyen responsable, on s'interdit penser la pluralité au sein d'un même individu. (…) [Or] il est important de penser théoriquement ce "plus qu'un" qui caractérise chaque personne. Ce qui outrepasse notre identité, sexuelle, idéologique, professionnelle. Ce qui, si on se réfère à une expression triviale, pousse tout un chacun à "s'éclater", lui fait vivre, fantastiquement ou réellement, ce qui est de peu d'importance, les rôles les plus divers, les rêves les plus fous. » [2] L'homme aux manchettes (de quoi cacher des dizaines d'as) apparaît pour la première fois dans la série de vidéos Bilan de Compétences. Le personnage du pongiste dans Ping Pong Master Player en est une forme évolutive. Que ce soit par le biais de l'image vidéo, ou par celui du jeu vidéo qui entre ici dans le récit, il est possible de parler de soi et s'impliquer en tant que tiers. Les nouveaux médias évoqués font rêver de soi à la troisième personne. Quand Jérémy s'en empare, il s'invite avec légèreté dans un jeu schizophrénique qui met en place un modèle artistique, le double imaginaire, qui de part sa répétition dans diverses oeuvres devient par référence une incarnation de Jérémy Laffon lui-même (Bilan de compétences, Ping Pong Master Player, De main en main, Backstage, etc). Le personnage navigue en fonction des situations d'un jeu de rôle de héros burlesque à celui de touche-à-tout.
A travers ses performances et ses vidéos, Jérémy se montre sous cette forme métisse qui ne correspond ni à un autoportrait ni à une auto-représentation. Il s'investit dans cette figure de l'écart qui lui permet de s'avancer en tant qu'artiste tout en restant en retrait en tant qu'autorité. Car jouer, c'est jouer à être quelqu'un d'autre, ou bien c'est substituer à l'ordre confus de la réalité des règles précises et arbitraires, qu'il faut pourtant respecter scrupuleusement.
Le travail d'esquisse préparatoire consiste dans l'établissement de règles du jeu. Dans Hide-and-seek, Pom Pom Salade, Pom Pom Karaoké, Flying Lettuce et divers dessins, la laitue n'est pas un simple gimmick visuel mais une règle de travail absurde qui instaure un système de mise en place de son apparition. Un fil rouge qui fait lien, c'est-à-dire qui attache. Elle joue le rôle d'attribut d'un personnage, un homme aux salades qui se cache dans la forêt (Hide-and-seek), qui joue une Cheerleader de marché qui est le seul génie à habiter la transe du « maître-fou » (Pom Pom salade), de masque, jusqu'à se substituer à lui (dans Flying Lettuce, la salade se la raconte dans la pulsation vidéo de sa boucle pour lutter contre le « grave »). Plusieurs fois répété, un geste absurde finit par obtenir la densité d'une histoire. Dans le cadre d'un portrait chinois, Jérémy serait-il une laitue ? Sachant qu'une salade est composée à 99% d'eau, qu'est-ce qu'une salade si ce n'est de l'eau qui se fait passer pour un légume ? En apparence car les feuilles sont pleines de vitamines. Dans ses apparitions, le double se joue des apparences. Ou alors un pois sauteur ?
Avec l'homme aux salades et le PPMP, on peut résolument dire que Jérémy Laffon prend très au sérieux le fait de se moquer d'être un artiste. Suivant l'idée d'un post-quelque chose à l'œuvre d'art à l'époque (aujourd'hui classique) de sa reproductibilité technique, le multiple est la figure de l'artiste. La déréglementation n'a pas eu lieu que dans le seul cosmos économique, les catégories d'objets à part et de sujets à part sont tombées il y a longtemps. L'art libéré en même temps que le reste de l'univers de la vertu du Progrès et des ses inspirations explose dans une multitude d'attitudes et de démarches, parfois chez un même individu. Cet artiste duquel Philip K. Dick parlerait en riant dans sa barbe « d'homme au complet brouillé ».
La série de petites vidéos Bilan de compétences (carnet de croquis à Ping Pong Master Player) réalisée durant ses années d'études pose la question : les écoles d'art produisent-elles des talents qui sont utiles à la société ? Après quelques années passées sur une terre truquée, l'enseignement de l'art porte ses fruits et le personnage de l'artiste semble apte à défier la gravité en jouant de facultés télékinésiques. Il est prêt à prendre son envol dans la vie, « la vraie ». La vidéo permet de faire aisément de la magie bon marché mais dans ces films, Jérémy est lé générique, c'est-à-dire qu'il coiffe les casquettes de : producteur, réalisateur, scénariste, premier assistant, chef-opérateur, décorateur, machiniste, costumière, monteur et acteur. L'artiste avec ses trucs et ses tours, personnage de magicien, façon Méliès (l'homme qui a appliqué la prestidigitation au cinéma) où l'image révèle sa magie mais aussi son montage. L'exhibition du truc signifie que tout est possible. L'interrogation sur le statut de l'artiste contemporain qui conclue se chapitre pourrait elle-aussi être volée à PK Dick : Quelle illusion est la bonne ?
ligne 3G : sport-jeu
La question du jeu de rôle, notamment du rôle de l'artiste amène Jérémy à penser le jeu et à penser à partir du jeu. A travers la métaphore du sport, déjà évoqué dans Pom Pom Salade, qui revient en force avec le PPMP personnage du pongiste en manchettes polarisé, se réalise en pratique amateur, une forme d'oisiveté et un art de vivre. La thématique « art et sport » n'est pas réellement importante. On n'a pas affaire à un sportif refoulé. Ce qui compte est d'envisager le sport comme une chose de la vie courante. On ne s'embarrasse pas véritablement de la virtuosité, de cette question du talent de MVP [3] ou que l'on retrouve également en art sauf pour la tourner en dérision. La beauté du geste est ailleurs.
Le but du jeu est de se mesurer au réel (seule compétition envisagée) et à tous les terrains de jeu qu'offre l'art et que peut s'offrir l'art. Le Ping Pong sera sauvage. Une activité libre, séparée, improductive et fictive. Un « free ride » pour reprendre un anglicisme de sport de glisse. Il y a sans doute quelque chose de vrai dans l'allégation suivante : il y a certainement plus d'enfants qui ont rêvé de jouer au ping pong une fois adultes que ceux qui souhaitaient devenir artistes-plasticiens. Le ping pong permet une économie dans l'équipement. Une balle et une raquette passe partout. Elles sont portables et discrètes. Il est surtout question de rebond. Le rebond, geste répétitif et inadéquat du jonglage. Un léger dérangement. De quoi passer l'envie à un fumeur de tirer sur une cigarette. Ainsi qu'une question d'équilibre où la balle ne doit pas tomber, où le jeu et le réel sont sur le fil, où la performance se dispute au récit. Le ping-pong devient une pratique de l'art et par rebond, la peinture devient un terrain de jeu (Ping Pong Master Player – Love story).
Il faut reconnaître que le caractère improductif du jeu, hormis les jeux d'argent soumis à d'autres destins, a souvent posé problème aux adultes. Beaucoup ont grandi en entendant cette rengaine : la vie n'est pas un jeu, Dieu n'est pas une loterie. Cet état de fait a basculé dans le nouveau millénaire avec la génération à laquelle Jérémy appartient qui a grandi et évolué avec la mutation professionnel spectaculaire du sport et les jeux vidéos. C'est ce que veut faire croire le PPMP : tout le monde peut jouer. On a vu que l'artiste peut s'amuser pendant qu'il travaille. Et on y retrouve également la démonstration de cette génération : l'artiste, le sportif et le concepteur de jeux vidéos peuvent jouer en travaillant. Ce sont les derniers résistants à l'aliénation du monde-à-papa. « Grâce au jeu, l'homme se délivre du temps sacré, pour l' « oublier » dans le temps humain. » [4]
Il y a donc dans le travail de Jérémy une invasion du réel par le jeu, à la fois au sens ludique et dans celui où plus rien ne semble coller à la perfection. Cet état de fait crée interstices, frictions, déplacements, vides. Les règles du jeu sont celle d'un « jeu qui dérègle ». Parfois de la rhétorique performative d'un jeu de hasard qui fait que l'artiste n'est plus totalement maître du jeu. Le travail artistique s'édifie de la manière profane.
ligne CC : performance-passe-passe
La performance permet de transformer le temps présent en expérience, au même titre que le déplacement (le voyage comme production d'altérité et d'exotisme), redonne la valeur d'expérience à des gestes du quotidien. D'après Giorgio Agamben « le rite fixe et structure le calendrier. Le jeu au contraire – même si nous ignorons encore comment et pourquoi – l'altère et le détruit. » [4] Il s'agit de faire de « ici et maintenant » la dimension originelle de l'œuvre. Dans une optique géographique mathématique, si ici est le centre du monde, c'est également l'extrémité tangente de la sphère. Dans une idée inspirée du Présentisme, on dirait qu'aujourd'hui est la marge temporelle de l'Histoire incluse dans l'Histoire même. La performance utilise le corps comme objet de l'expérience et du face-à-face. Le corps est réactivé dans une fonction qui paraît normale (je flâne donc je suis). Il est à la fois le lieu, le vecteur et l'objet de l'expérience mais également le sujet de l'aventure. Le corps est le véhicule. Si on bascule le regard posé sur le monde sur un mode opératoire lié à des processus de jeu, l'objet-monde devient un plateau de jeu. Ce changement d'état implique une métamorphose sur un temps donné de tout ce qu'il contient et de la temporalité elle-même. On le sait bien quand on joue à la guerre, changer le terrain signifie changer les règles.
Pour la performance Backstage, le terrain choisi est anti-spectaculaire. L'anti-chambre de la scène. Jérémy se positionne à la fois dans et en marge. Une stratégie de l'évitement (n°25) : « voler les poutres, échanger les piliers, sans que la maison ne bouge » [5]. Dans le champ et hors de la vue. Le Ping Pong Master Player zone dans l'espace de repos d'une salle de concert. Les temps morts des performances scéniques. Jérémy fait le choix de cette scène off pour Backstage. L'ensemble sera retransmis en direct, et l'enregistrement donne lieu à un montage de rendu. Suivront probablement les produits dérivés : clips, disques... Backstages de Backstage. Entièrement dévoué à son jeu de rôle, il s'empare de tous ce qui tombe sous sa main pour en faire une raquette. Il teste le potentiel performatif au milieu des allés, haltes et venues des autres participants du festival. Chaque objet répond, par sa manipulation et son bruit, à la sollicitation du PPMP. Jouer prend ici de sens de manipuler un instrument de jeu et de musique. Le spectateur fait face à des écrans. De son point de vue, le PPMP n'est qu'un rendu. C'est sans doute dans cette performance que s'exprime le complexe de Peter Pan dont parlait l'écrivain Frédéric Valabrègue à propos de Jérémy. Un enfant joue avec tout ce qui lui tombe sous la main. Ernst Gombrich le voit transformer un bout de bois en cheval6. Dans l'action de chevaucher, l'enfant devient un cowboy. Dans Backstage, le PPMP se fond dans le contexte tout en jouant les perturbateurs. Est-ce que l'on a affaire à une co-présence de Jérémy et de Jérémy Laffon ou bien un rôle s'exprime. Celui qui fait dire à Mike Kelley que les derniers comportements enfantins de la part d'un adulte acceptés par la société sont ceux des artistes. Cette approximation transforme en jeu l'usage de l'objet.
Si dans le jeu, on joue à être quelqu'un d'autre. Les choses jouent également à être autre chose. Cela consiste à prendre ses désirs pour de la réalité, créer sa propre contre-culture. La modalité du jeu pervertit chaque objet ce qui oblige le joueur à déterminer son usage d'occasion et l'alchimie de son détournement. Backstage est une représentation de « nous sommes obligés de voler la fonction des choses. »
La performance est aussi la recherche du hasard. Si on se fixe une conduite par la voie d'un processus qui établit un certain nombre de règles du jeu. Une fois sur le plateau (backstage), on se livre à une divagation recherchée. C'est essayer de mettre en jeu l'imagination. C'est réaliser l'union entre le réel de l'expérience (sensible) et l'irrationnel de la situation (détournement fonctionnel absurde). Le subjectif et l'objectif se rencontrent, l'intérieur et l'extérieur, le sensible et la projection. De ce choc émerge la forme.
ligne 6 ou 7 : détourne-retourne
Manipuler les relations entre le réel et ses objets permet de mettre en oeuvre des processus de réenchantement de la vie moderne. Le détournement met en jeu une question existentielle de bousculer les rituels du quotidien (la sainte trinité métro-boulot-bistrot). On pourrait dire : à l'abordage.
Le sens ne se donne pas ; il se façonne, se maçonne, se détruit, passe par la fenêtre ; création, modulation du donné en vue de significations transitoires, éphémères, volatiles. Paradoxe d'une conquête perpétuelle du regard et, dans le même temps, la dénonciation d'une banalisation de celui-ci en « je vois » au lieu de « je comprends » ou « j'entends bien ». Jérémy développe sur plusieurs projets une forme singulière d'économie domestique. Comme pour se redonner une existence quotidienne enrichie en expériences. Une vie de tous les jours, avec son paysage d'habitudes, peut paraître difficile à traduire en moments signifiants. Il faut donc gruger ces règles pour se répandre au delà du terrain. Chaque objet du quotidien, de la maison, est un support d'expression personnelle. L'ordinaire prend un tour ludique, une dimension discursive. Se pose alors la question de l'objet, de sa forme et de sa place, de sa fonction dans l'espace, de l'objet générateur d'espace, de l'objet comme espace même, et de fait, interroge l'espace recevant l'objet.
La performance Bureau de change (l'artisan monnayeur), stand de troc de « jus de dollar » contre un objet personnel. On joue au petit marchand d'art. Chacun est libre de donner ce qu'il veut en échange d'un fragment de l'œuvre. La part relationnelle de l'œuvre permet au spectateur de rapporter avec lui un souvenir, comme il le ferait de n'importe quel autre festival. Il s'agit pourtant d'un souvenir d'un événement, mais également d'une oeuvre artistique. L'humour cynique du « jus de dollar », échange d'extrait de monnaie contre de menus objets suggère une idée de retournement. Cette situation crée le désir et donc la vente. Dans les faits, on troque une affaire personnelle contre le produit d'une activité manuelle, une chose à soi de l'artiste contre une chose à soi du spectateur, une propriété intellectuelle contre une propriété matérielle. Chacun repart avec un souvenir de l'autre. Les deux ont disparu du circuit. En se soi-disant artisan et en proposant un produit certes manufacturé mais multiple, Jérémy crée une ambiguïté de situation. Le ready-made a eu le mérite de poser clairement cette question : qu'est-ce qui différencie la chose-artistique de la chose-même ? Ici, pour compte, la valeur monétaire ne rentre pas en ligne de compte. Le troc lui-même ne certifie pas que le jus est accepté en produit d'une oeuvre. La frontière art/artisanat établie pour de fait à la Renaissance est déréglée, à la fois dans le titre où les mots bureau et artisanat se confrontent, et dans l'activité triviale de fabriquer du jus probablement imbuvable voire dangereux pour le corps. Le dollar comme poison américain. Cet élixir ne guérit pas tout. Il ne fait pas le bonheur dans sa consommation. L'ordre social établi s'avère chaotique et nécessite une réévaluation du rapport entre l'art et le quotidien. Là où l'œuvre prend sa signification dans le contexte dans lequel elle existe, un contexte plus relationnel que formel. « Il est devenu évident que tout ce qui concerne l'art ne va plus de soi, pas même son droit à l'existence » [7]. On y trouve même une part d'anachronisme qui me rappelle les flacons de « snake oil » que vendaient les soi-disant médecin ambulant du vieil Ouest américain. J'aurais probablement échangé la mienne contre de la poudre de perlimpinpin.
Les pièces du travail en cours De main en main ont déjà été exposée à l'intérieur d'appartements de particuliers dans le cadre la manifestation Vidéo Appart. Elles y ont de cette façon retrouver un instant leur milieu naturel. Le Ping Pong revient sous sa double étiquette de jeu. Des détails mettant en scène le Ping Pong sont ajoutés à de vieux tableaux et objets. Existe-t-il une ping-pong culture ? Une société secrète athée ? Jérémy puise librement dans des oeuvres qui sont autant d'éléments issus d'une galerie d'antiquité. Il se fabrication une collection de pongiphile. Le pongiste obsédé avaient déjà rebondi du simili jeu vidéo sur la toile (Ping Pong Player Master - Love Story) pour avoir ce regard sacralisé du tableau, l'application de la main, l'abandon affiché de la « vérité documentaire » d'un image numérique. Il poursuit dans De main en main sa stratégie pandémique de signature visuelle. Le costume endossé du personnage est de la peinture et de la beauté d'un geste qui n'est plus sportif. Plus que le motif, le PPMP glisse de sa promenade chinoise à des peintures chinées (mais aussi assiette ou sérigraphie), récentes ou anciennes, anonymes, parfois signées. Si chacune à la base possède une histoire, peut-être une valeur sentimentale élevée, elles sont dépossédées des qualités qui les inscriront dans le grand HA de l'Histoire de l'Art. Ce sont des oeuvres sans prétention destinées à des salons du même titre, ou à s'encroûter dans les matelas de poussière des greniers. On peut imaginer que l'annonce de la mort de la peinture s'applique à elles. Le spectateur intimidé par l'approche de l'art contemporain y éprouvera le confort de la reconnaissance. Cet état de nature, d'invisibilité esthétique, est de mise dans De main en main. Jérémy réanime cette matière première ready-made par le biais d'un procédé de restauration qui s'avère être de la retouche. Le PPMP et ses attributs de maîtres (la raquette remplace la palette) surgissent comme autant d'anachronismes dans les petites scènes de genre (paysage de moisson, maisonnette au crépuscule, vie de famille). On se déplace dans le temps. Ce qui est restauré n'est pas un reflet soigné de l'œuvre initiale mais l'actualité du présent qui réagit comme un au-delà de l'œuvre initiale. La retouche annihile la nostalgie et rend terriblement contemporain. On sait que la peinture est un mensonge, ceci n'est pas un balle de Ping Pong. Le mensonge est cette fois tellement énorme, celui du voyage dans le temps, une fiction surréaliste qui passe parfois invisible. Une tout autre histoire se raconte, celle d'un anachronaute. Celle d'une émergence, l'apparition d'une forme de renaissance. Ce montage de deux temps hétérogènes, processus de ré-historicisation du tableau, montre que l'on ne peint pas que sur un support, on peut aussi peindre contre lui pour en faire quelques chose de productif. Le temps figuré non pas sous une forme numérique froide et virtuelle mais sous la forme sensible de la chaleur de la peinture et celle d'un drôle de pied de nez.
Pour l'ensemble Petit glossaire d'images mentales, Jérémy a troqué le costume du PPMP pour enfiler le « bleu de travail de l'artiste contemporain ». Série de dessin au pastel gras sur des pages arrachées aux pages « blanches » d'un annuaire téléphonique. Il s'agit véritablement d'un travail au sens du labeur librement consenti, dans lequel l'artiste semble « s'éclater » (dans tous les sens du terme), littéralement un work in progress débuté en 2005. Ce carnet de route de la pensée compte près de 200 fragments. L'un d'entre eux révèle « encore 478 pages » mais on se doute que cette improvisation dynamique peut déborder à l'infini. Si l'annuaire compte un nombre de pages limité, il est renouvelé tous les ans. On peut imaginer qu'il manquera toujours la dernière image. Jérémy incarne dans ce travail une sorte de scribe. Le dessins, sortes de graffiti domestiques, s'égrènent page après page où, comme le titre l'indique, Jérémy couche tout ce qui lui passe par la tête. Pas d'angoisse de la feuille blanche, c'est un type d'activité à la fois répétitif mais toujours renouvelé. Dès le départ, la page n'est pas vierge. Elle est le résultat de l'effeuillage d'une livre sans qualité littéraire. L'accrochage en patchwork leur redonne une verticalité Un artiste honore son statut dans son activité, dans le faire, les mains dans le moteur. L'ensemble fonctionne ni comme critique, ni comme image globale d'un monde d'images, ni comme problématique mais comme un inconscient artistique affiché qui alimente de son flux continu d'images, de signes, d'attitudes et de mots une oeuvre de fait en perpétuelle évolution. Si on suit la logique du travail de Jérémy, il procède même d'une part de fiction dont l'équilibre se joue, celle de vouloir sans cesse repousser la fin, ce que Gilles Barbier appelle la « rumination ». Dans le faire du dessin, il consomme du temps de création, de mise en oeuvre de la « cosa mentale » et ainsi se révèle dans sa position d'artiste. Si « La pittura e cosa mentale » alors « La cosa mentale e pittura ».
Autre exemple de détournement d'un objet perpétuellement en marche et qui n'avance pas avec les deux vidéos de Symphonie #1 opus 09 & 13. Jérémy fait jouer la mécanique répétitive comme pour remplir un vide de sens par une expérience de pure absurdité. Et recommencer la même, la même, la même, nulle part ailleurs. Ce qui pourrait être la mise en scène d'une maladresse (qui n'a jamais rien laisser tomber dans l'escalier – cf scène d'angoisse de la chute des oranges dans Mean Streets de Martin Scorcese) devient du débordement poétique. Une portée mécanique sur laquelle vient s'agencer un ballet d'oranges oranges et de citrons jaunes ou de bouteilles vides comme autant de notes visuelles. Le principe d'économie domestique resurgit dans le fait que le résultat des courses ne donne aucun gagnant parmi les oranges ou le recyclage des bouteilles (une bouteille vide est le produit idéal de celui qui n'a pas soif). L'escalator est le prototype concret de la mise en forme du concept de roue de hamster inversé. Il peut fonctionner à vide et tourner sans s'arrêter en dépit de l'absence d'usagers comme le fait parfois une vidéo diffusée en boucle au sein d'une exposition. Cette symphonie ne nécessite pas l'apprentissage du violon dès l'âge de cinq ans. C'est quelque chose que l'on peut réaliser soi-même. Une invitation au passant à prendre les clés qui ouvrent le monde sur un pays des merveilles simples et joyeuses.
On peut voir dans ces quelques exemples d'œuvres de Jérémy que l'espace de jeu n'est pas séparé de l'espace de vie. La maison est l'atelier (Petit glossaire d'images mentales). L'espace urbain est une ville buissonnière. Le mobilier urbain peut (et doit ?) être vécu différemment suivant la personne qui l'active. Il s'agit de reposer la bonne question : Comment ça marche ? devient comment ça peut marcher ?
Ce processus d'économie artistique domestique qui donne raison à l'aphorisme de Robert Filliou : « L'art est ce qui rend la vie plus intéressante que l'art. » Il redonne l'illusion généreuse de pouvoir jouer d'un monde où on a le sentiment que tout nous échappe (la Chine, la poésie de l'annuaire, la motivation de l'escalator de la bouche de métro à côté de chez soi...). Les pièces de Symphonie, avec ses oranges et ses bouteilles en plastique évoque une reconquête poétique, mais possible, du monde par le consommateur. Fabriquer de la fiction autour de l'ordinaire. Détourner le passage. Pouvoir être un instant le grain de sable qui bloque la Machine, la goutte d'eau qui fait déborder le Vase.
ligne 5 : bouger-bouger
Les pièces de Jérémy semble réussir à faire croire qu'ils existe des puzzles composés beaucoup de types hétérogènes de passages. Rien n'est plus stationnaire ou linéaire, on navigue ou divague dans le temps (Héraclite dirait qu'une performance n'est pas un multiple, la répétition ne produit pas deux fois le même objet) et dans l'espace. Se perdre volontairement semble être le seul voyage qui vaille la peine. Sans rappeler les tribulations en Chine de Ping Pong Master Player, le déplacement apparaît comme un des moteurs de son travail. L'exploration d'une terre inconnue au bord du réel. Pour revenir sur la notion d'expérience suivant une approche dite diachronique, un décryptage étymologique abonde dans ce sens : ex-per-entia signifie « provenir de » et « aller au travers ». Jérémy a donc l'origine des mots avec lui. Les oeuvres voyagent. C'est une des caractéristiques de leur conservation dans la mesure où elles ne sont pas in situ.
La série de dessins Rythmes cardio-moteurs n'est pas un travail d'après modèle mais précisément sur le modèle. Lors d'un trajet en bus, taxi, pousse-pousse, Jérémy dessine à la main une ligne sur un rouleau de papier censée rendre en pics et en creux le relief de la route. Si les lignes de voyage sont soumis au trous et aux bosses, elles sont soumis aux limites objectives du corps dans sa faculté d'enregistrement. C'est toujours un corps qui écrit cette histoire sur la route. Aux cahots de la piste s'ajoute le chaos du corps. Un empirisme vigoureux. Un bricolage humain. L'aspect mécanique et la sobriété du rendu sur cinq seuls voyages effondre le fantasme de l'expérimentation scientifique. Le mouvement est dans l'idée autant que dans la représentation. Jérémy en corps-objet montre non pas une expérience collective du voyage mais la sienne propre. Il donne forme à l'expérience à la première personnage. L'écriture scientifique la plus proche serait proche d'une forme de graphologie (la signature du trajet). La limite de l'expérience met en avant l'esprit du jeu d'un bien étrange journal de bord.
Après l'avènement du beach soccer, du foot 2 rue, Jérémy crée le concept de foot de ruine. Dans la vidéo Visite guidée #1, le site historique perd sa dimension documentaire historique et sacrée pour devenir un terrain de jeu. On vu des images, on a bien du mal de le reconnaître. Si la valeur d'archéologie demeure, elle n'est là que pour souligner que l'action se passe ailleurs que dans l'archive du temps. Le film retrace l'archéologie d'un présent dans l'événement du choc entre un site et la manipulation d'un dispositif de tournage. Le sens de la vidéo n'est pas celui de la Terre. Tourner n'a pas la même signification. On est plus éclairé sur le bricolage et l'action de filmer que sur les vieilles pierres. On n'est dans la temporalité du tournage, le temps de jeu donné par le plan-séquence. Du pur footage. Au final, on ne voit que le mouvement, le geste et la manière. Cette indifférence de la caméra pour le lieu révèle l'importance de son choix à priori. Jérémy laisse le choix du cadrage au hasard, le hasard étant contraire à l'habileté. Les shoots ne sont pas que de simples pulsions de jeu. Ce qui est important pour l'artiste est de pratiquer la perte de contrôle. Ni bien ni mal fait ni pas fait pour l'occasion. Le cadre est voltigeur. On est dans le documentaire brut d'une succession de mouvements et de l'expérience du terrain. La séquence de duel d'images entre le site et l'artiste donne par saccades au spectateur un impression de vertige. Personne ne dispute le ballon, un plaisir solitaire, la figure de l'artiste isolé (l'idiot) remonte en surface. Les règles de ce « jeu de bascule » contredisent l'idée énoncée par le titre. La séquence le dit littéralement au spectateur : pour le coup, vous êtes roulé. On ne pénètre pas religieusement les secrets des ruines entretenues de l'abbaye de Coat Malouen (au cœur de la Bretagne). Elles servent de socle au monde cul par-dessus tête de Jérémy dans lequel on vient d'entrer.
Un aphorisme tiré de mon poème Vanité aux puces dit : « la jeunesse d'aujourd'hui aime les mauvais joueurs car elle déteste ceux qui prennent le jeu à la légère ». Au bout du compte, on ne déterminera pas d'ordre réel parmi les idées-clés du travail de Jérémy : le jeu, le statut de l'artiste, le mouvement, le glissement de temps, ... Il cultive l'oisiveté à effet différé. Il exploite la collusion des objets. Il vagabonde la sédimentation des styles. Il met en jeu une liberté provisoire pour les inflexions du réel. Il joue avec beaucoup de sérieux, n'hésitant pas à se démultiplier en une galerie de personnages qui se rencontrent, font des échanges, partagent leurs expériences. Si la règle du jeu inventée par Jérémy implique de se disperser au risque de ne pouvoir être situé, le récit de l'art qu'elle propose avec le jeu en origine et en point de mire, composé de fragments et d'astuces, se fonde sur le rythme du pouls du monde. Peut-être est-ce ainsi que l'on comprend ce qui manque. Le foisonnement est bien là. Le scénario unique n'existe pas. En étant mobile soi-même, on peut comprendre et aller plus loin : entrer en résonance. Ainsi on peut dire à chaque instant : ce n'est pas la fin.
Luc Jeand'heur, 2008
[1] Raphaël Zarka cite Les jeux et les hommes : le masque et le vertige de Roger Caillois, 1958, dans La conjonction interdite, 2003
[2] Michel Maffesoli, La part du diable, précis de subversion postmoderne, 2002
[3] Most Valuable Player, une distinction sportive attribuée au meilleur joueur d'une compétition.
[4] Giorgio Agamben, « Le pays des jouets » dans Enfance et Histoire, 1978
[5] Stratagème 25 : Une stratégie de l'évitement : n°25, « voler les poutres, échanger les piliers, sans que la maison ne bouge », in Les Trente-Six Stratagèmes, Traité de stratégie chinoise composée sous la dynastie Ming (1368-1644)
[6] "Voici, grossièrement sculpté, un cheval de bois. Mais c'est à peine l' image d'un cheval, son évocation peut-être, ou ce qu'il est convenu d'appeler sa représentation . Devant un tel objet, l'art moderne parlerait d'abstraction et les romantiques d'expression. Pourtant, lorsqu'un enfant l'enfourche, ses rêves et ses désirs en font un véritable cheval. L'animal représenté, en qui nous ne voyons que le symbole, est vraiment pour l'enfant une métaphore. Et celle-ci surgit parce que l'acte d'enfourcher appelle la mémoire - inconsciente - de tout le jeu des sensations liées au concept : Cheval." Méditations Sur Un Cheval De Bois Et Autres Essais Sur La Théorie De L'art, Ernst Hans Gombrich, édition française 2003)
[7] Theodor W. Adorno, Théorie esthétique, 1970